L’anticipation avec 18 mois de retard
Le studio vient d’annoncer – d’abord à la presse financière, puis aux salarié·es, comme à son habitude – son placement en procédure de sauvegarde.
Cette procédure est distincte du « Plan de Sauvegarde de l’Emploi » (plan de licenciements), mais vient le compléter puisque, sans le gel des dettes apporté par la sauvegarde, l’entreprise ne disposerait même pas de fonds suffisants pour mener à terme son PSE.
Dans son communiqué, le PDG Oskar Guilbert écrit qu’une « procédure de sauvegarde constitue une démarche d’anticipation ». En décembre 2025, la direction présentait déjà au CSE plusieurs scénarios financiers. Le meilleur, supposant le financement de 2 jeux, prévoyait des licenciements. Le pire, en l’absence de financement (ce qui se révélera être le cas), une liquidation courant 2026. De quelle anticipation parle-t-on lorsque l’entreprise attend 11 mois supplémentaires, et 5 après l’alerte des commissaires aux comptes de mai, pour réagir ?
Comble de l’anticipation, la direction convoquait le CSE le 3 septembre pour une information-consultation sur l’ouverture d’une procédure de sauvegarde. Durant cette réunion le PDG a fait pression sur les membres du CSE, afin qu’iels renoncent au délai légal et rendent leur avis sur-le-champ. Si le CSE n’a pas cédé, il est étonnant de s’apercevoir que la direction de l’entreprise a mis ensuite plus d’un mois pour lancer effectivement la sauvegarde.
Le PDG conclut sa déclaration par des formules creuses sur l’attention portée aux salarié·es, dont chacun·e sait qu’il s’agit d’un tissu de mensonges probablement écrits par ChatGPT.
Le communiqué poursuit en indiquant que la société attend 5.6M€ (7.5 – 1.9) de versement de Crédit d’Impôt Jeu Vidéo. Nous signalons à toutes fins utiles que la société a été condamnée cette année notamment pour atteinte aux intérêts collectifs de la profession : « l’absence de reconnaissance par l’employeur de la situation de harcèlement moral de M. C. et des carences de M. W. pour la sécurité des salariés ont porté partiellement atteinte aux intérêts de la profession ». Selon le critère « respecter la législation sociale » pour toucher le CIJV, le CNC ne pourra en toute logique que retirer son agrément à Don’t Nod. Nous déplorons qu’en ne prenant pas de mesure contre le harcèlement, Don’t Nod se soit placée toute seule dans une position où elle risque de perdre une subvention qui semble pourtant nécessaire à sa survie.
Ces dernières années, s’il fallait bien trouver un point positif aux finances de Don’t Nod, c’était l’absence de dettes. Le problème, quand on arrive ensuite à court de trésorerie et que l’on s’acharne à éviter ses responsabilités, c’est qu’il faut créer artificiellement des dettes pour pouvoir les geler et en conserver les sommes dans sa trésorerie. Nous avons eu le déplaisir d’apprendre que la société ne s’acquitte plus de ses cotisations sociales auprès de l’URSSAF depuis juillet, dans ce but. C’est peut-être là qu’on trouvera le plus d’« anticipation » de la part de la direction.
Sauvegarde de l’emploi : not found
Malgré des modifications à la marge, l’organisation cible est toujours selon nous totalement inadaptée à la production du dernier projet en cours de développement, P14.
La quasi-totalité des postes non-managériaux est supprimée : 6/6 animateurices, 3/3 character artists, 3/3 concept artists, 8/10 artistes environnement, 2/3 sound designer, 4/8 game designers, 3/5 level designers, 6/6 associate producers, 18/22 programmers, 3/5 QA testers, 2/3 devops, 3/4 RH…
La direction procède à un ciblage individuel extrêmement clair et ne se cache pas vraiment de réfléchir en termes de personnes, ce qui est illégal. Cela passe par sa définition des catégories professionnelles :
- elle définit 47 catégories professionnelles (55 initialement) pour 140 salarié·es, ce qui est énorme ;
- 23 catégories sont unipersonnelles, désignant directement des personnes à garder ou lourder ;
- elle ne respecte pas sa propre « méthodologie » de manière cohérente, qui contredit d’ailleurs les fiches de poste préexistantes dans l’entreprise.
Cela passe également par des critères d’ordre dont le barème départage très peu les salarié·es, à l’exception de l’appréciation, très subjective, des « qualités professionnelles ».
Pour compenser cette hécatombe et continuer la production d’un jeu qui, à ce jour, n’a pas réduit de scope et occupe environ une centaine de personnes, la direction mise tout sur la sous-traitance. Les chefs d’équipe, qui sont considérés comme naturellement plus compétents, plus expérimentés que les non-managers, sont conservés dans l’organisation et devront selon la direction à la fois orchestrer ce recours massif à la sous-traitance et reprendre la charge de travail de production des équipes licenciées. N’importe qui avec un minimum de jugeote et d’expérience dans la production d’un jeu vidéo se rend bien compte à quel point cette décision est hors-sol. Le coût du passage en sous-traitance d‘un projet jusqu‘ici largement internalisé et de la perte de l’expertise développée tout au long de la production semblent ignorés au profit d‘économies court-termistes aux débouchés nébuleux.
Passage en force
La direction vient de donner le clap de fin à la mauvaise pièce de théâtre qu’ont été les « négociations » du PSE. Elle choisit donc de passer par une décision unilatérale et de soumettre son plan à une étude approfondie par la DRIEETS pour son homologation.
En réalité, elle n’a jamais eu l’intention de négocier quoi que ce soit et ne s’en est pas caché. Nous n’avons eu en face de nous que mauvaise foi et gaslight permanents.
Elle décrète qu’elle est incapable d’accorder quoi que ce soit : ce sera le minimum légal et estimez-vous heureux·ses. Un plan de départs volontaires est hors de question car l’entreprise serait à deux semaines près de trésorerie et ne pourrait pas supporter le délai de mise en place. Un accord de performance collective abaissant les rémunérations de la direction est reçu comme une boutade insultante (alors qu’il économiserait de l’argent à l’entreprise).
Depuis des années, l’entreprise est emmenée droit dans le mur, refusant d’écouter tout avis extérieur, contre tout principe de réalité. Cela fait 2 ans que les salarié·es vivent sous une épée de Damoclès, dans l’incertitude et l’angoisse, entretenues par une communication interne alternant entre inexistante ou ostensiblement mensongère. L’impact sur la santé des salarié·es a été largement documenté par le CSE, entre accidents de travail (6 en 2026) et une récente expertise pour Danger Grave et Imminent.
Dès 2024, le CSE, le STJV et les salarié·es alertaient sur la probabilité d’un deuxième PSE (ou pire) si la direction ne changeait pas de manière de faire et si elle persistait à mettre tous ses œufs dans le même panier (P14). Nous y sommes. Deux ans passés à chasser des financements en essuyant refus sur refus, systématiquement, à essorer les salarié·es pour produire démo sur démo, pour chaque salon, rencontre, Gamescom… La direction a laissé pourrir la situation et nous avec, en prenant ses rêves pour la réalité.
Elle a ignoré le CSE, ses middle-managers, le STJV, les commissaires aux comptes, en croyant dur comme fer qu’un miracle allait advenir pour financer un jeu trop gros, trop ambitieux, trop cher. Elle a continué à tromper les travailleureuses en faisant miroiter des possibilités de signature durant juillet/aout pour produire pas une, mais deux versions démo coup sur coup pour la Gamescom 2026 et les semaines suivantes. Pendant ce temps, elle cessait de régler ses cotisations sociales à l’URSSAF et préparait un second PSE, en assumant de l’avoir caché aux salarié·es pour ne pas prendre le risque d’impacter les démos sur lesquelles iels cravachaient. Drôle de façon de les remercier.
Arrivée à l’automne, la direction a tiré sur la corde jusqu’à mettre l’entreprise dans une situation de quasi-cessation de paiement. Ainsi, elle crée de la dette pour soutenir sa consommation de trésorerie, et a une excuse toute trouvée pour licencier en masse au minimum légal : on n’a plus de sous ma bonne dame, vous comprenez. On s’en est bien assuré n’ayez crainte. Ce ne sera que pur hasard si l’on signe un financement juste après.
Pour ajouter l’affront à la douleur, elle refuse de laisser partir en priorité les salarié·es qui le souhaiteraient via un plan de départ volontaire. Elle ne s’intéresse pas aux dégâts causés par sa faute sur la santé des salarié·es, ne prévoit aucune réelle mesure de prévention. Les salarié·es se sentent pris·es en otage par une direction radicalisée qui continue de jouer avec la vie et le futur de 140 personnes, sans aucune considération pour les conséquences.
L’information-consultation du CSE approche de la fin, et il rendra son avis le 3 novembre. La DRIEETS aura ensuite 21 jours pour se prononcer sur l’homologation du plan et, s’il est accepté, on peut s’attendre à des notifications de licenciement dès le 25 novembre.
S’il est rejeté en revanche, la direction devra revoir sa copie et improviser : vous l’aurez compris, les plans B ce n’est pas leur fort.
— La section syndicale STJV Don’t Nod
