LISAA : Face au suicide d’un étudiant, la direction fait le choix de la répression et de l’inaction

Il y a deux semaines, le magazine Capital publiait un article sur le suicide de Pheanith Hannuna, étudiant de la section Animation de L’Institut Supérieur d’Art Appliqué (LISAA) ayant mis fin à ses jours en Décembre suite à une campagne de harcèlement par d’autres étudiant‧es. Rapidement informé de ce tragique événement au moment des faits, le STJV avait assisté des étudiant·es et professeur·es de la section Game (jeu vidéo), les sections Game et Animation étant regroupées sous la même direction. Nous n’avions à ce moment pas souhaité communiquer publiquement sur ce sujet, les événements qui ont suivi et la réaction de l’école, par respect pour le deuil de sa famille. Cependant, maintenant que ce suicide a été rendu public, nous aimerions apporter un peu plus d’informations sur, et dénoncer, le comportement et les agissements de l’école qui l’ont suivi.

Nous tenons avant toute chose à présenter nos plus sincères condoléances à la famille de Pheanith Hannuna, suite à cette perte irremplaçable. Chacun·e d’entre-nous a appris cela avec une vive émotion.

Déresponsabilisation face à une situation grave

Nous avions déjà appris, dans le contexte instable actuel de pandémie, confinements, couvre-feux, etc., qu’une partie des élèves de LISAA dans les sections Game et Animation souffre mentalement, certain‧es ayant abandonné leurs études dans l’année écoulée, et que l’école gère très mal les cours en distanciel. Les professeur‧es n’ont en effet pas reçu d’instructions sur l’adaptation des cours, et la direction de l’école ne prend pas suffisamment en compte la difficulté du distanciel pour les élèves.

Nous avons été à nouveau choqué·es par la communication et la réaction de la direction de l’école suite au passage à l’acte de Pheanith. Celle-ci a été minimale, sans aucun tact, violente envers les personnes cherchant à améliorer la situation des étudiant‧es, et balayant toute responsabilité éventuelle de l’école.

Ce suicide a été annoncé à l’équipe pédagogique par un communiqué, dans lequel la direction des sections Game et Animation explique qu’il faut « accepter » de ne pas pouvoir connaître et comprendre les raisons qui poussent quelqu’un à mettre fin à ses jours. Elle conclut son communiqué par cette formule odieuse et culpabilisante au sujet des élèves fragilisé‧es : « nous leur tendons la main mais à eux de la prendre ».

Cette déresponsabilisation est d’autant plus intolérable que la direction semble avoir été au courant du harcèlement que subissait cet étudiant depuis son entrée à l’école, comme cela a été rapporté par des personnes interviewées par Capital et par plusieurs personnes qui nous l’ont confié directement. LISAA n’a pas pris de mesures pour protéger Pheanith de ses harceleurs·ses, et a au contraire abondé dans leur sens en le culpabilisant. L’école aurait-elle tenté de cacher cette situation plutôt que d’intervenir pour la régler ?

Les étudiant‧es avec qui nous avons pu échanger se plaignent d’une communication erratique et sans empathie de l’école. La mise en place d’une cellule psychologique par l’école a été annoncée avant toute communication sur le suicide de l’étudiant, cette information circulant donc d’abord de manière informelle entre étudiant·es. Par la suite, les réunions des étudiant·es avec différent‧es membres de la direction ont été décrites comme « très froides » et même « surréalistes ». La situation actuelle des étudiant·es, alarmante, et ce dernier événement tragique étaient, jusqu’à ce que ce suicide soit rendu public par voie de presse, passés sous silence en dehors du campus et des sections concernées, des professeur·es et étudiant·es n’étaient ainsi pas au courant de ce qu’il se passe dans leur école. Les étudiant·es ne se sentent pas écouté·es et n’ont plus confiance dans la direction de l’école.

Les établissements privés d’enseignement supérieur ont la responsabilité d’assurer le bien-être de leurs employé·es et étudiant·es. LISAA ne semble pas en prendre la mesure. Il aura fallu la publicisation, plusieurs mois après, de cet événement pour que l’école, dans un nouveau communiqué, propose enfin à ses étudiant·es d’aller plus loin et de discuter directement. Néanmoins, la direction prétend dans ce même communiqué que l’enquête en cours l’empêcherait de s’exprimer, et précise que le rythme de cours, les évaluations et les exigences qui vont avec ne changeront pas malgré sa reconnaissance des difficultés que la période actuelle impose aux étudiant·es.

L’école, dès le mois de Décembre mais encore maintenant, semble incapable de répondre aux besoins des étudiant·es et, au contraire, s’oppose activement aux personnes cherchant des solutions permettant d’améliorer la vie étudiante.

Licenciement abusif et atmosphère malsaine

En réaction à la détresse des étudiant‧es, et poussé à l’action par le suicide de l’un d’entre elleux, un·e professeur·e de la section Game a rapidement contacté en privé le corps enseignant de sa section pour créer un canal de discussion à ce sujet. Son but était de coordonner les professeur‧es pour discuter de la conduite à avoir face à cet événement, interpeller la direction pour demander des précisions et mesures claires sur l’accompagnement des élèves, mais aussi améliorer la pédagogie afin d’alléger la charge de travail des étudiant·es et de réduire la pression qu’iels subissent, d’autant plus dangereuse en période de confinement et d’isolement social.

Mise au courant de cette communication, la direction de la section Animation et Game de LISAA a réagi en mettant à pied cette personne, avant de lea licencier pour faute grave, prétextant qu’iel a cherché à semer le trouble au sein de l’école par ces échanges (privés), motif fallacieux que nous contestons vivement.

Au mépris de la loi, lea professeur·e a été remplacé‧e avant notification de son licenciement, comme en attestent des emails envoyés aux étudiant·es annonçant l’arrivée d’une nouvelle personne pour reprendre ses cours, et une offre d’emploi partagée par des personnes de l’école avec d’autres travailleur·ses du jeu vidéo.

De plus, l’école essaie de cacher ce licenciement en omettant de mentionner le rôle joué par la direction dans le changement de professeur·e, cherchant à couvrir ses traces dans la gestion des événements. Quand elle n’a pas le choix, elle prétend que lea professeur·e concerné·e est parti·e pour motif personnel, ce qui est bien évidemment faux.

Ce licenciement abusif n’est rien d’autre qu’un licenciement bâillon. Il vise à tuer toute autonomie des professeur‧es et à les empêcher de communiquer entre elleux, y compris en privé. Ce n’est pas un cas isolé, puisqu’il est possible d’identifier un schéma répété à partir des informations qui nous ont été rapportées sur la gestion de la section Game de LISAA. Des professeur·es ont déjà été poussé·es à quitter l’école, par divers procédés, après avoir exprimé un avis sur sa pédagogie ou remonté les doléances d’étudiant·es à la direction.

Ce dernier licenciement a eu pour conséquence l’annulation de 3 semaines de cours après que lea professeur·e ait été mis·e à pied. Cela a causé une forte incompréhension chez les étudiant·es qui appréciaient la qualité pédagogique, la disponibilité et la capacité d’écoute de ce·tte professeur·e. Les élèves ont dû subir ce vide pédagogique et le changement d’un·e de leur professeur‧es en cours d’année, sans explication par la direction et à un moment très chargé émotionnellement, en plus des incertitudes déjà causées par la période.

Il semble donc que des personnes dans la direction de l’école fassent passer leur ego et leur volonté de pouvoir avant la loi, la qualité de l’enseignement mais aussi, et bien plus grave, avant la vie et le bien être des étudiant·es, et créent ce qui nous a été décrit comme une atmosphère délétère, un climat de peur et de méfiance, pesant aussi bien sur le corps professoral que sur les étudiant·es. En effet les cas de favoritisme (ou son inverse) ne semblent pas rares, et peuvent avoir des conséquences très importantes sur le déroulement des études, allant jusqu’à l’abandon de certain·es élèves.

Un tel climat et des considérations marketing sur l’image de l’école n’ont pu que peser dans les prises de décision qui ont poussé l’école à ignorer le harcèlement subi par Pheanith, et les plaintes de sa famille. Il explique comment ce harcèlement a pu continuer en toute impunité sans que des étudiant·es et professeur‧es sortent du rang pour le faire cesser.

Toutes les personnes avec qui nous avons pu discuter, et la totalité des témoignages qui nous sont parvenus, expriment la crainte d’une « chasse aux sorcières » organisée par la direction de l’école après que des informations sur son fonctionnement interne soient rendues publiques, venant corroborer l’idée d’une atmosphère générale malsaine. Cette peur de la répression – calquée directement de l’industrie sur les études – est inacceptable et le STJV sera particulièrement attentif à la suite des événements.

En conclusion

De trop nombreuses écoles considèrent que ce qui se passe en dehors des cours et le contexte général de vie des étudiant·es ne les concerne que quand cela permet d’améliorer leur image, et les exemples de directions choisissant d’ignorer complètement les échanges sur les réseaux sociaux entre élèves sous prétexte que cela se passerait « en dehors de l’école » sont beaucoup trop nombreux. Ce genre d’attitude qui nie la responsabilité qu’ont les écoles envers leurs étudiant·es conduit à des abandons d’études, des troubles psychiques et, comme ici, pousse certain·es d’entre elleux au suicide.

Le Syndicat des Travailleurs et Travailleuses du Jeu Vidéo demande à la direction de LISAA de prendre la mesure de la gravité de la situation et d’agir pour les élèves qui y étudient, et non contre elleux. Le STJV reste bien entendu disponible pour soutenir et aider les étudiant‧es et professeur‧es affecté‧es, qui peuvent nous contacter par mail à contact@stjv.fr ou par tout autre moyen.

Nous dénonçons un licenciement illégal, qui advient en période de pandémie où la précarité explose et durant laquelle il est encore plus difficile de trouver un emploi. Nous sommes particulièrement inquiet de l’incertitude que ce licenciement, le contexte émotionnel à LISAA, et le changement de professeur‧e en court d’année va amener pour les étudiant‧es.

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