Discriminations dans l’industrie du jeu vidéo : problèmes systémiques, solutions collectives

Les vagues de témoignages sur le harcèlement, le sexisme, les LGBTphobies et autres formes de discrimination dans notre industrie se suivent et, même si leur ampleur grandit, elles se ressemblent. Quelques personnes élèvent la voix en risquant carrière, revenu et santé. Cela libère la parole pour de nombreuses autres personnes. Des prédateurs particulièrement nocifs deviennent la représentation publique du problème. Leurs entreprises réagissent en étouffant l’affaire et/ou en les licenciant (quand iels ne démissionnent pas) sans remettre en cause ou changer leur fonctionnement interne. On constate l’absence de conséquences pour les studios et personnes en cause, en particulier au niveau juridique.

Des oppressions multiples

À l’évidence, des mécanismes de protection des prédateurs sont en place dans le jeu vidéo comme dans d’autres secteurs, menant à l’impunité des personnes situées aux postes élevés dans la hiérarchie. À l’inverse, l’épuisement en grande quantité des personnes les plus jeunes et les plus précaires, considérées comme dispensables, contribue à leur vulnérabilité et à l’impossibilité de se défendre en cas d’agression.

La faible proportion de femmes dans les studios (14% en moyenne), la culture du crunch et du secret, ainsi que le chantage à l’emploi (« Tu as de la chance de faire ce boulot, il y a 10 personnes prêtes à te remplacer ») contribuent à réprimer les possibilités d’action des salarié·es face au sexisme. En plus d’être intrinsèquement intolérables, ces éléments accentuent la gravité des violences faites aux femmes et aux minorités. Dans une société où les rôles sont malheureusement encore genrés et où de nombreuses responsabilités de la vie quotidienne reposent encore sur les femmes, ces pratiques de l’industrie mettent une pression disproportionnée sur celles-ci, contribuant d’autant plus à les réduire au silence. Les enjeux sont souvent plus forts, et donc les risques plus grands, pour les personnes qui ne sont pas des hommes.

Une culture néfaste fondée sur des aspects structurels

Nous pensons que l’industrie française du jeu vidéo est similaire aux autres, et nous sommes sûr·es que l’organisation de celle-ci ne facilite pas l’expression des victimes de harcèlements et d’agressions sexuelles. Au STJV nous recevons régulièrement des plaintes et témoignages, par mail ou en direct, sur les conditions de travail et la vie en entreprise de manière générale, et sur le sexisme et le harcèlement sexuel en particulier. Pourtant, il est extrêmement rare que des affaires soient rendues publiques. Cette omerta est en partie causée par la concentration de la parole et du pouvoir dans les organisations patronales du jeu vidéo.

On retrouve par exemple les mêmes acteurs, des organisations patronales, derrière tous les grands événements de l’industrie du jeu vidéo en France : le SNJV avec le Gamecamp et les Pégases, Capital Games avec IndieCade Europe et Game Connection Europe, le SELL avec la Paris Games Week, etc. Ces espaces de rencontre et d’expression des personnes travaillant dans les jeux vidéo sont ainsi fortement encadrés par des organisations dont la priorité ne semble pas être de contraindre les employeurs à résoudre les problèmes de harcèlement dans les plus brefs délais.

L’importance de ces lieux de rencontres, et avec eux tous les espaces informels locaux, dans les carrières des personnes travaillant dans le jeu vidéo, en font des lieux rarement sûrs, dans lesquels les prédateurs sont libres de jouer de leur pouvoir et leurs relations.

Les soirées d’entreprise, qui ressortent régulièrement dans les témoignages, les rencontres dans des bars, ainsi que les soirées autour des conférences, ne sont pas des espaces à part où des comportements particuliers ressortent, mais une lentille grossissante d’une réalité quotidienne de l’entreprise et de l’industrie en général. Lentille d’autant plus convexe que les travailleureuses sous pression, fatigué·es par une charge de travail mal gérée, utilisent ces moments pour décompresser dans une ambiance festive propice à les rendre encore plus vulnérables.

Ces comportements correspondent d’ailleurs presque trait pour trait aux pratiques qui nous sont remontées sur le fonctionnement des écoles de jeu vidéo françaises. Comment s’attendre, dès lors, à un changement quelconque si les formations elles-mêmes enseignent aux étudiants que le crunch est normal, que les soirées sont un défouloir, et que les agissements sexistes resteront impunis ?

S’ils peuvent avoir des particularités, les studios de jeu vidéo ne sont pas des environnements à part, seuls à connaître le sexisme et autres discriminations. Le problème est le même que dans le reste de la société et il doit être combattu à tous les niveaux.

Faute d’alternative disponible, la dénonciation publique comme dernier ressort

Les témoignages récents mettent particulièrement en lumière au mieux la passivité des départements RH, au pire leur complicité dans la couverture des agresseurs. Présentés comme des interlocuteurs privilégiés, ces départements se retrouvent à agir contre les victimes. Il est pourtant absurde que de tels signalement n’aient pas donné lieu à des réactions efficaces et immédiates. Nous tenons à rappeler à ce sujet que l’employeur a l’obligation légale de résultat de protection de ses employé·es. Il doit tout mettre en œuvre pour les protéger, par exemple du harcèlement, et le faire cesser dès que celui-ci se produit.

Ces situations sont rendues d’autant plus difficiles que les procédures visant à porter plainte pour harcèlement ou agression sexuelle sont extrêmement lourdes (plaintes refusées, procédures judiciaires qui n’aboutissent que très rarement). À ce contexte s’ajoute celui de la diminution globale des moyens et financements accordés aux institutions de défense des salarié·es. C’est alors une tâche difficilement surmontable que d’obtenir gain de cause face à des entreprises qui, elles, disposent des moyens nécessaires à assurer leur défense.

Comment alors s’étonner de voir que, sans autre recours possible, des victimes se tournent vers les réseaux sociaux pour appeler publiquement à l’aide sous forme de dénonciations publiques ?

Gestion de la communication plutôt que résolution des problèmes

De manière générale, l’absence historique d’organisations de défense des salarié·es du jeu vidéo a permis aux entreprises de ne pas remplir leurs obligations, aggravant l’isolement et la précarité des victimes. Des initiatives récentes, comme le STJV, ont pour but de changer cette situation.

Les studios défendent leur image avant tout, auprès des consommateurs et financeurs mais aussi pour ne pas briser l’idée extrêmement répandue (et extrêmement fausse) de notre industrie comme étant un milieu jeune, abolissant les hiérarchies et créant un climat sain et bienveillant. Réagir et reconnaître le sexisme au travail, ce serait briser cette image idyllique, très travaillée par les lobbies patronaux depuis des années. Reconnaître qu’il y a un problème de sexisme dans son entreprise, c’est reconnaître sa propre responsabilité, et mettre à mal des personnes aux statuts les plus confortables dans le studio. Un obstacle que peu de dirigeant·es souhaitent franchir.

Si de trop rares efforts ont été consentis, la situation stagne. De plus en plus d’employé·es s’expriment et sont conscient·es des problèmes, mais tant que l’organisation ne change pas, on ne peut espérer de véritable évolution. La plupart des dirigeants ne veulent pas remettre en cause les manières de fonctionner de leurs studios pour des raisons financières et de management, et parce que cela mettrait souvent en cause leurs propres réactions et attitudes face au problème. Seuls quelques studios indépendants arrivent à sortir du lot, mais cela est dû selon nous à leur petite taille, qui fait qu’un nombre réduit de personnes concernées ou conscientes des problèmes peut suffire pour changer les choses.

Quelles solutions ?

Nous croyons, plus que jamais, que la solution à ces problèmes ne viendra pas seulement de réactions de la hiérarchie. Puisque les changements nécessaires vont à l’encontre des intérêts économiques et des structures de subordination des entreprises, on ne peut les laisser décider seules des solutions à apporter.

Le recours à des sociétés privées externes, dont les missions et les objectifs sont fixés par l’employeur et dont les conclusions ne sont pas contraignantes, ne saurait être considéré comme une porte de sortie favorable. Les solutions doivent venir des travailleureuses et être supervisées par des structures indépendantes, notamment les syndicats qui, par leur nature, sont bien placés pour permettre aux personnes concernées de s’organiser et de décider sans pression de leur hiérarchie.

Les témoignages sont explicites : les liens de subordination constituent un frein majeur à toute possibilité de faire état de situation de harcèlement physique ou moral au sein des studios. Ce constat renforce notre détermination à poursuivre la constitution de sections syndicales fortes, véritables contre-pouvoirs qui permettent de pousser les directions à agir. Les sections donnent lieu à des échanges qui ne sont pas soumis aux liens de subordination, et qui permettent de faire émerger plus facilement les problèmes concrets qui se posent aux travailleurs et aux travailleuses et de trouver des réponses efficaces aux côtés des élus du CSE.

Nous invitons les directions de studios à regarder les choses en face : jusqu’à présent, les trop rares mesures prises n’ont pas porté leurs fruits. Si elles aspirent réellement à changer les mentalités, il convient tout d’abord de ne pas « gérer » ces révélations comme des crises de communication mais plutôt de réfléchir, en concertation avec l’ensemble des travailleuses et travailleurs, aux méthodologies de traitements des témoignages, ainsi qu’au moyen de prévenir de tels faits. Sans la remise en cause des liens de subordination dans les échanges entre travailleureuses, sans la participation des salarié·es aux processus de réflexion, les directions ne pourront regagner leur confiance.

L’unité des travailleurs et des travailleuses est indispensable pour parvenir à obtenir une résolution de ces problèmes. Les mécaniques de domination présentes dans les entreprises sont intimement liées à l’organisation du travail. Nous organiser et nous mobiliser est donc essentiel pour disposer des moyens matériels de nous protéger durablement contre les effets structurels qui nous sont néfastes.

Le STJV met ses ressources à disposition des travailleuses et travailleurs qui en feront la demande, syndiqué·es ou non, pour bénéficier d’écoute et de conseil. Si la situation l’exige, nos moyens sont également mis en œuvre pour encadrer et appuyer les actions juridiques.